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Marie-France est morte d'un cancer du sein en août 1993, à 48 ans.
Historienne, militante du mouvement ouvrier et du mouvement de libération des femmes, pionnière et fondatrice, en 1986, à l'université Toulouse-Le Mirail, du groupe Simone, équipe de recherche pluridisciplinaire sur les rapports sociaux de sexe et les études sur le genre.
Elle estégalement à l'origine de la création d'un centre de Documentation sur les recherches-femme(s) à l’Université de Toulouse II-Le Mirail.

Aujourd'hui, grâce à son impulsion, Toulouse demeure un pôle d'enseignement et de recherche sur le genre et le centre de documentation est devenu un réseau documentaire national sur le genre.

En savoir plus : http://clio.revues.org/index152.html


Marie-France Brive


1945-1993

 … montrer un être battu, violé, humilié, non reconnu pour son travail et sa qualification, soumis au harcèlement sexuel, voilà certes qui provoque l'indignation, mais rassure également l'ordre patriarcal sur sa propre force.
Le misérabilisme n'est plus l'image dans laquelle se reconnaîtraient les femmes. Le temps de l'action collective et de la colère ouverte, le recours aux protestations spectaculaires ayant abouti à des avancées rapides et considérables, le rire, l'ironie, le quant-à-soi, l'affirmation tranquille de son individualité et de son droit sont devenus des modes privilégiés de la dénonciation et de la revendication. 

Marie- France Brive,
Une exposition documentaire, les femmes et la Révolution française, 1989.

J’aime une femme et le Mouvement de libération des femmes est un de nos lieux d'amour. Lorsque nous sommes arrivées à la Maison des femmes, un jour de 1976, ce fut un bond en avant en continuité avec nous-mêmes. Notre HISTOIRE INDIVIDUELLE s'est vivifiée d'une mémoire collective : petites filles, nous souriions déjà à toutes les femmes. Nos engagements antérieurs “privés” et “politiques” ont pris leur vraie place, celle que nous devions leur donner pour exister avec toutes nos forces et de toutes nos forces.

Marie-France Brive, 1981


Une œuvre pionnière
par Michèle Perrot, historienne, préface à Les femmes sujets d'histoire, 1999

La mort de Marie-France Brive, historienne, maître de conférences à l'université de Toulouse-Le Mirail, en 1993 à 48 ans, met un terme tragique à une vie pleine, ardente, généreuse et à une œuvre pionnière.
Née en Avignon en 1945, elle fut à l'université de Toulouse une des plus brillantes élèves de Rolande Trempé. Comme elle, c'est d'abord à l'histoire sociale qu'elle consacra ses premiers travaux : dans sa thèse sur la « Coopérative des verriers d'Albi » elle étudie dans le détail une expérience d'autogestion ouvrière qui passionna la France entière.
Puis, Marie-France s'orienta dès la fin des années 1970 vers l'histoire des femmes, dans le grand élan des recherches qui accompagna le Mouvement des femmes dont elle était une active militante. Elle s'était attelée à une tâche immense et difficile tant est grand le silence des archives : montrer le rôle des femmes dans la Résistance.

Parallèlement, elle sut faire de Toulouse un des centres les plus actifs quant aux recherches féministes, notamment par l'organisation d'un grand colloque, en 1989, sur « Les femmes et la Révolution française », moment fort de réflexion politique autant qu'historienne et dont les trois volumes d'Actes font autorité.

En 1984, elle avait bénéficié de l'un des trois postes d'études féministes qu'Alain Savary avait créés, grâce à Yvette Roudy, à la suite du colloque de 1982 à Toulouse sur « Femmes, féminisme et recherche ». Celui-ci permit l'amorce d'une reconnaissance institutionnelle d'un champ en plein essor.

Marie- France Brive sut rassembler un groupe de travail, l'équipe Simone, qui devint un point nodal de recherches sur les femmes, et qu'il importe de maintenir dans l'esprit de sa fondatrice. Consciente de l'inégalité fondamentale qui structure les rapports de sexes dans notre société, elle était à la fois ouverte et ferme, chaleureuse et sans concession.

Sa mort nous prive d'une militante infatigable, d'une historienne de premier plan, d'une amie irremplaçable.

Michèle Perrot


Le 8 octobre 2011,
la Mairie de Toulouse a rendu hommage à Marie-France Brive
en donnant son nom à la cour de l'Espace Duranti, au centre-ville.

8 octobre 2011, Espace Duranti, Madeleine Dupuis, conseillère déléguée à l'égalité hommes-femmes, Pierre Cohen, maire de Toulouse,
et Irène Corradin, compagne de Marie-France Brive, dévoilent la plaque commémorative,
instituant la cour de l'Espace Duranti « cour Marie-France Brive ».
Photos Jean-François Peiré


Irène Corradin, Jacqueline Martin (équipe Simone), La philosophe Françoise Collin

Cour Marie-France Brive,
la foule s'est dispersée, c'est l'apéro…
Photos Jean-François Peiré

 

Il était une fois… Une petite fille –
presque modèle…

Son nom : Marie-France Brive
Elle a été notre compagne, notre amie… dans le mouvement de libération des femmes à Toulouse, à la maison des femmes de Toulouse, à la Gavine, dans la rue, à l’Université, au quotidien
À travers elle, le 8 octobre, ce sont toutes les femmes qui nous ont précédées qui seront à l’honneur.
Mais aussi toutes celles d’aujourd’hui qui luttent, qui créent, qui aiment,
qui vivent avec des femmes et pour faire avancer nos causes.
Irène, 4 octobre 2011
(extrait du mail annonçant la cérémonie en hommage à Marie-France)


Mon hommage à Marie-France Brive,
par Irène Corradin
(extrait), 8 octobre 2011

Dire Marie-France Brive ? C’est dire : « Il était une fois une petite fille modèle. »
Par son père et sa mère, elle est fille et petite-fille d’instituteurs. Quelle JOIE de penser que c’est une COUR, un espace ouvert, libre, un espace de circulation, de jeux, de rencontres, de savoirs partagés, de Novela qui va porter son nom ; la cour, l’école, sont les lieux de son enfance. Ils seront ses lieux de vie : professeur au lycée de Condom, au collège de Balma, formatrice d’enseignants : merveilleuse et enrichissante parenthèse de l’École normale, avenue de Muret (enseigner aux tout petits à se repérer dans le temps et l’espace en dessinant pour le père Noël le plan de l’école !!! ) C’est enfin l’UTM qui lui offre ses allées et ses patios !
Enfant désiré, Marie-France fut une enfant choyée. Mais son enfance ne sera pas sans drames, douleurs ou angoisses…
Du côté du père et de ses cousins, paysans provençaux, elle apprend le goût de la bonne chère, de la cuisine à l’ail et à l’huile d’olive. Elle apprécie le bon vin de Rasteau et les côtes du Ventoux. Du côté de la mère, ce sera l’Ariège, Freychenet, Foix, Pamiers, les grandes randonnées en famille, l’ascension du Picou, source d’inévitables leçons de choses, l’héritage cathare, la pratique des débats, des « engeulades » politiques qu’un éclat de rire autour de mets succulents – encore la table ! – désamorce.
D’Avignon, son lieu de naissance, elle garde le goût du théâtre, du spectacle vivant, de la parole, parole empêchée par le mistral mais qui pénètre les consciences et aide à grandir. Molière, Vilar, Gérard Philippe, Ionesco, Casarès…, auteurs et acteurs magiques de son adolescence, quand retentissent les trompettes de la cour d’honneur.
Ses passions ?? Pour l’enfant qui, à quatre mois, le 9 mai 1945, écoute, dixit le papa, le général de Gaulle à la radio et sonner les cloches de la Victoire, ce sera l’HISTOIRE, discipline qu’elle choisit (de préférence à la philosophie et à la littérature qu’elle vénère) pour pouvoir brasser TOUT, tout l’ensemble du réel, passé, présent et avenir.
Elle a aussi la passion de la photographie, du cinéma qui, ouvrant les portes de l’imaginaire, mènent paradoxalement au vrai.
(…)
Marie-France Brive, une petite fille modèle ? Oui, car elle sait coudre, repriser, faire consciencieusement le lit de ses poupées, ou plutôt de son poupon, cuisiner, dessiner… C’est mémé Chaumayrac, une dame qui vient aider à la maison, digne, communiste, sévère et qu’elle aime, qui le lui a appris.
Une vraie petite fille modèle ? enfin… presque ! Elle bricole, conduit à 12 ans. Elle veut être « journaliste sportif » ! À Maxou, elle offre une carabine ; avec Michel, elle joue aux boules ; avec Suzon, elle grimpe aux arbres ; avec Pilou ou Campi, ça tarote, ça tarote. Elle chante Brassens et son gorille quand ce n’est pas Ferré ou les chants de la Commune !
Mais sa vraie passion est la passion d’enseigner : Transmettre, partager, cours par correspondance, enseignement à distance, formation continue, colloques… : elle ne ménage pas son temps. Souci et attention portés aux enfants, à ses élèves, à ses étudiants-tes, à l’Autre. Toujours du côté de celui, celle qui est seul-seule (le clochard du pont des Deux-Eaux, n’est-ce pas Suzon ?), intérêt pour celui qui est en marge, en situation de « mineurité », les exilé-e-s, les émigré-e-s, les enfants, les femmes…
Marie-France Brive est une femme de rupture.
Par sa vie, son inscription dans le MLF, son sens de l’Histoire. Elle ne pensait pas comme François Furet que « la Révolution française est achevée » ou que les idées sociales et socialistes sont à jeter avec l’eau du bain, soi-disant pour sauver le bébé ! Elle pensait que l’individu-sujet, les femmes-sujets d’histoire, la démocratie, sont toujours inachevés, imparfaits, en marche, à construire, à venir. Elle n’oubliait pas que la Révolution française, en plus de nous léguer la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouge, nous avait aussi apporté l’article 35, dernier article de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 qui donne à l’individu le droit et le devoir de se révolter contre la « tyrannie ».
Marie-France Brive pensait nécessaire la construction par des « études féministes » – je la cite – d’un « savoir nouveau, inséparable d’une démarche citoyenne dans laquelle liberté et égalité doivent enfin s’accorder ». Il faut « lever le silence qui à plusieurs reprises s’est abattu sur le vécu des femmes ». Il y a, disait-elle, une « construction de l’oubli des femmes dans l’Histoire ».
Plusieurs phrases nous la rappellent : « Tout acte est politique »… penser, rire, agir, rencontrer, manger, aimer… Inaugurer une cour !
Forte était sa capacité d’écoute ;
Elle ne renonçait jamais à ses convictions.
Elle ne renonçait jamais à discuter avec l’Autre.

(…)
Femme d’engagement, son point social d’ancrage, à côté du syndicalisme, fut, dans des lieux divers – Maison des femmes de Toulouse, Gavine, ciné-club des femmes – le MLF.
« J’aime une femme et le mouvement de libération des femmes est un de nos lieux d’amour », écrivait-elle en 1981.
Ce fut aussi le lieu qui nous permit de penser notre identité, d’inaugurer le « changer la vie » en développant une conscience de femme. Et ajoutait-elle : « Cela peut-il être sans une volonté de lutte… ? »
À travers elle, et c’est pour cela qu’une fois encore, Monsieur le Maire, je vous remercie pour cet acte symbolique, ce sont toutes les femmes qui nous ont précédées qui sont à l’honneur, nos amies et compagnes de lutte trop tôt et douloureusement disparues. Permettez-moi de les nommer. Les nommer, c’est à nouveau les faire vivantes : Rose-Marie Bourguignon, Éliane Cadreis, Claudie Chamayou, Hélène Augot, Anne-Marie Cros, Nadine Laroche, Raymonde Hébraud-Carasco, Dany Gonzales-Diez, Michèle Causse, récemment en juillet Maria Amparo Garcia… pardon, si j’en oublie…
Mais, Par cette inauguration, sont aussi à l’honneur, dans le cadre de la Novela, toutes celles d’Aujourd’hui, comme en témoigne l’énergie de l’Apiaf qui fête cette année ses trente ans, le succès de cette Université d’automne de la fédération nationale Solidarité-Femmes, les avancées et le développement de l’équipe Simone-Sagesse, l’innovation, le travail de toutes celles qui, dans des cadres politiques ou associatifs divers, bousculent les idées reçues, luttent, créent, aiment, vivent avec des femmes ou des hommes, ont ou n’ont pas d’enfants, mais qui font avancer l’idéal de justice, de progrès, de liberté et d’égalité que nous entendons concrétiser avec tous ceux et toutes celles qui savent que nos causes sont aussi les leurs.
Je terminerai sur le message retenu et transmis en avril 1994 par ses étudiants et ses étudiantes de l’UTM, message qui me semble le plus beau portrait qu’on puisse faire de sa personne. Ils-Elles disaient : « Marie-France Brive nous a appris qu’il faut “Refuser de subir, ne pas avoir peur d’être soi-même, d’être en colère, d’aimer”. »
Encore une fois, merci monsieur le Maire, merci Madeleine et Cathy.
Merci à tous et à toutes.
Merci !

Irène Corradin, 8 octobre 2011, Inauguration de la cour Marie-France Brive



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Dernière mise à Jour : 6 juillet, 2012